Quid sit Musicus ? de Philippe Leroux

Créée le 18 juin 2014 à l’Espace de projection de l’Ircam, Paris, dans le cadre du festival ManiFeste 2014, l’oeuvre sera reprise :

  • le 7 octobre 2014 à Paris à l’Ircam
  • le 21 novembre 2014 au Théâtre de Grasse dans le cadre du Festival MANCA organisé par le CIRM

Trois échos du concert de création:

Ircam coul 300Les avis de Bruno Serrou, Michèle Tosi, Laurent Vilarem

  Écoutez la retransmission du concert sur France Musique:

« Le concert contemporain » du 23 juin 2014

 

Ma fin est mon commencement

Ma fin est mon commencement

regardez la vidéo de présentation

A PROPOS DE « QUID SIT MUSICUS ? »

DE PHILIPPE LEROUX

Depuis toujours, les Solistes XXI créent des passerelles entre les diverses périodes de l’histoire de la musique, depuis les répertoires les plus anciens jusqu’aux plus contemporains. Nous avons par exemple conçu des programmes mettant en regard des œuvres de Carlo Gesualdo et Klaus Huber ou Gianvincenzo Cresta, Guillaume Dufay, Josquin des Prés et Klaus Huber, Pérotin, Giovanni Pierluigi da Palestrina, Jonathan Harvey et Giacinto Scelsi, Franz Liszt et Kaija Saariaho… La création de Philippe Leroux, Quid sit Musicus? pour sept voix, deux instruments et électronique, est une nouvelle et importante étape de notre démarche.

La vocalité de la musique de Philippe Leroux

Philippe Leroux

Philippe Leroux

La musique de Philippe Leroux est extraordinairement originale. Elle est à la fois précise, fourmillante, sensible. Elle tient de l’irrationnel, de la poétique, qu’elle soit instrumentale ou vocale. Intellectuellement, je ne saisis pas forcément ce qu’il s’y passe, mais elle me parle et me touche intimement parce qu’elle découle d’un artiste authentique. Mes affinités avec la création de Leroux sont purement sensorielles. Je ne cherche donc pas à entrer dans la façon dont elle fonctionne ; je me laisse porter par elle. Pendant la première répétition qui a ouvert la session de travail d’avril dernier, je commençais à diriger lorsque soudain s’est produit comme une cristallisation naturelle de la musique, et j’ai vu les visages des musiciens s’éclairer. Tout le monde a compris, sans la moindre explication. Nous ne savions pas quoi, mais nous avions compris. D’un coup, la musique s’est imposée d’elle-même. Pour moi, c’est cela la Grande Musique. Je ne sais pas forcément dire pourquoi, mais brusquement quelque chose nous a transportés et nous a conduit à nous dire « voilà une musique qui a du style, si nous ne la jouons pas comme elle doit l’être, elle ne veut pas forcément dire grand-chose, mais si nous trouvons la manière de faire, elle vient toute seule».
Ma première rencontre artistique avec Philippe Leroux remonte à 2007. C’est de cette époque que date le projet Machaut auquel Philippe Leroux a ensuite associé Boèce. Il lui aura donc fallu sept ans pour arriver à son terme. Il prendra sa forme définitive le 18 juin 2014 dans le cadre du Festival ManiFeste de l’IRCAM.
Dès la première écoute de la musique de Leroux, dans les années 1980, j’ai réalisé que ce compositeur était fait pour la voix. Mais nous nous sommes perdus de vue, avant de nous retrouver vingt ans plus tard. Dès lors, nous sommes convenus de collaborer. Nous aimions en effet le travail de chacun, et nous étions tout autant attirés par le chant, la musique ancienne et la création, un certain nombre de pièces de Philippe Leroux composées voilà vingt-cinq ans étant déjà marquées par le grégorien et par l’écriture neumatique…

Guillaume de Machaut

Manuscrit du motet Inviolata Genitrix

Manuscrit du motet Inviolata Genitrix

Notre attention s’est rapidement focalisée sur Guillaume de Machaut (1300-1377). En 2009, nous nous sommes retrouvés à Saint-Florent-le-Vieil dans le cadre d’une résidence à la « Maison Julien Gracq – Cité Européenne des Ecritures » où Philippe Leroux a pu à la fois faire la connaissance des chanteurs et des instrumentistes de mes Solistes XXI et se familiariser avec la musique médiévale et l’écriture de Guillaume de Machaut. Nous étions en effet entourés de médiévistes, de linguistes et autres spécialistes du Moyen-Age. Ce qui nous a conduits à l’élaboration d’un premier projet que nous avons créé à Strasbourg le 6 octobre 2010 dans le cadre du Festival Musica, son commanditaire, sous le titre Mon commencement est ma fin inspiré du quatorzième Rondeau de Machaut Ma fin est mon commencement. Le vers de Machaut « Ma fin est mon commencement, et mon commencement ma fin » met clairement en évidence l’aspect canonique de la pièce et, surtout, sa forme rétrograde. Succession de pages anciennes, cette partie de la première mouture de l’œuvre de Philippe Leroux se présentait comme un immense palindrome, à l’instar de la fameuse œuvre de Machaut qui en constituait l’épicentre. Autour d’elle, Leroux avait décliné des épisodes qu’il a mis en regard les uns les autres, des musiques de Machaut ou de ses contemporains, des pièces chantées dans le même style, d’autres de Leroux, ainsi que des palimpsestes. Il avait sélectionné des textes anciens et en avait extrapolé une version contemporaine qu’il mit en résonance avec leur original.
Ce travail était peut-être un peu systématique, mais le tout s’enchainait avec naturel. Mon commencement est ma fin faisait alterner des œuvres médiévales, vocales et instrumentales accompagnées par des instruments d’époque, des palimpsestes composés par Philippe Leroux en relation avec motet, ballades et rondeaux du XIVe siècle de Guillaume de Machaut, Jacob de Senleches, Baude Cordier, Johannes Olivier, Solage, etc., et une pièce originale a cappella en cinq parties de Philippe Leroux qu’il réutilise dans cette seconde mouture, Cinq chansons sur des poèmes de Jean Grosjean, poète du XXe siècle mort en 2006 à l’âge de 94 ans. Dans cette première mouture, Philippe Leroux s’appuyait avant tout sur le graphisme des manuscrits médiévaux. L’écriture neumatique étant encore étroitement liée au geste qu’elle suscite, le projet de Philippe Leroux consistait à tirer l’essence gestuelle des écrits de Machaut et à mettre les gestes en scène tant du point de vue sonore que structurel.

Boèce

Boèce

Le philosophe néoplatonicien et homme politique latin Boèce (470-524) fournit à Philippe Leroux le sujet de cette seconde version commandée par l’Ircam-Centre Pompidou.
« Quid sit musicus,….quod sciat ? » soit : « Qu’est-ce que le Musicien ? Est-ce celui qui joue, celui qui compose ou celui qui écoute ? », se demande Boèce. Et il répond lui-même : « c’est celui qui comprend. ».
Philippe Leroux propose ici d’autres réponses  : « C’est celui qui s’étonne, celui qui perçoit, celui qui désire, celui qui imite et celui qui joue. ».
Avec l’émergence continue de nouvelles technologies, la question se pose plus que jamais en ce début de XXIe siècle, composition et perception étant toujours plus intimement liées. En fait le projet Machaut est assez différent de ce que nous avons fait à Strasbourg. Nous avions en effet essayé de respecter plus ou moins une parité entre pièces anciennes et modernes. Dans Quid sit Musicus?, il reste quatre pièces anciennes, dont trois de Machaut que Philippe Leroux intègre parfois dans la partie électronique. Nous ne jouons donc pas toujours du Machaut, mais il est continuellement présent… En fait la partition va bien au-delà d’une simple confrontation d’œuvres et d’époques, le tout étant étroitement entremêlé, interpénétré, notamment avec l’électronique. Philippe Leroux a également créé une musique originale sur celle de Machaut qui participe à l’ambiance générale de l’œuvre, et il emprunte aux techniques de composition de Machaut. Ce que l’on entend n’est donc pas forcément du pur Machaut. Si bien qu’à tout moment percent des réminiscences de Machaut plus ou moins authentiques.

Papier augmenté et stylo optique

La partition originelle en cinq épisodes d’une durée totale de vingt-trois minutes que Philippe Leroux a composée pour la version de 2010 et ce qui l’entoure constituaient une œuvre de quatre vingt dix minutes. Le compositeur a souhaité retravailler ce premier essai tout en le limitant à une heure de musique. A cette fin, Philippe Leroux est entré en contact avec l’IRCAM, pour y travailler sur les manuscrits de Machaut. Il a choisi d’utiliser la technique du stylo optique et du papier augmenté pour établir un lien entre l’autographe de Machaut, la calligraphie, et les événements sonores qui en résultent. Outre le chant, qui peut être traité par l’électronique en temps réel ou accompagné par des fichiers préenregistrés, les chanteurs doivent écrire ce qu’ils chantent tandis que je déclenche moi-même un certain nombre d’événements. Sur scène, Gilbert Nouno dessinera les contours des enluminures du manuscrit qui seront projetées sur grand écran.
Le spectateur verra le crayon et entendra le son que ce dernier aura modifié en cours d’écriture. La nouvelle technologie du « papier augmenté » associé à un stylo optique Bluetooth permet de récupérer par le biais d’un ordinateur les données gestuelles des calligraphies provenant des manuscrits de Machaut chantés pendant le concert. Ces données sont ensuite utilisées pour déterminer des gestes mélodiques, des traitements du son ou de la spatialisation pour contrôler d’autres paramètres ou susciter des processus d’intervalles de contractions, de transposition ou d’inversions de données symboliques, comme les hauteurs, les durées, etc. Stylo BT2-150

Ce que transmet le crayon optique n’est pas du son proprement dit mais un signal qui déclenche des sons prédéterminés par le compositeur. Ainsi, le son enveloppe le public et les interprètes. Il en résulte une double impression puisque nous entendons à la fois une musique et une supra-musique. Au-delà des gestes mis en scène musicalement, tant sur le plan sonore que structurel, pour créer un lien cohérent avec les pièces médiévales, la nouvelle œuvre s’inspire des structures, des textes et des couleurs phonétiques de ces dernières. Mais quand nous chantons du Machaut, cela reste du Machaut. Sa musique n’est pas modifiée par l’électronique. Lorsqu’elle l’est, ce n’est pas du Machaut mais du « autour de ». L’œuvre est entièrement sonorisée. Même les parties a cappella sont parfois légèrement transformées.

Qu’est-ce que le Musicien ?

Philippe Leroux a décliné un certain nombre de réponses à la question posée par Boèce qu’il répartit en cinq épisodes. Le premier a pour titre Celui qui s’étonne. Le deuxième s’intitule Celui qui perçoit, le troisième Celui qui désire, le quatrième revient sur Celui qui imite, et le cinquième désigne Celui qui joue. Entre chacun de ces volets, sont intercalés les Cinq chansons sur des poèmes de Jean Grosjean que Philippe Leroux a composées en 2010, ainsi que Sans cueur et Ma fin est mon commencement de Guillaume de Machaut, La harpe de mélodie de Jacob de Senleches qui est un canon parfait à deux sopranos, luth et vièle, Inviolata genitrix/Felix Virgo qui est partiellement de Guillaume de Machaut, enfin Phyton, phyton, dont seul le texte est de Machaut, la musique étant de Philippe Leroux, ce qui constitue l’unique palimpseste préservé de la forme initiale créée à Strasbourg en 2010.

Ma fin est mon commencement Musica Strasbourg octobre 2010

Ma fin est mon commencement
Musica Strasbourg octobre 2010

Des trois instrumentistes de cette dernière, qui comptait un instrument à vent, restent Caroline Delume à la guitare et au luth médiéval, et Valérie Dulac au violoncelle et à la vièle. Les chanteurs sont sept (Marie Albert  et Raphaële Kennedy, sopranos, Lucile Richardot, mezzo-soprano, Laurent David, ténor, Vincent Bouchot, ténor-baryton, Jean-Christophe Jacques, baryton, Marc Busnel, basse), mais pour des questions d’écriture et de logistique, cette pièce requiert principalement quatre voix, les trois autres intervenant ponctuellement ou seront utilisées ailleurs que sur le plateau. Pour ma part, j’ai participé à l’élaboration de la matière, et, à la demande de Philippe Leroux, j’ai fait avec les chanteurs et les instrumentistes des expérimentations dans le cadre du processus de composition. Nous avons également travaillé avec le musicologue médiéviste Gilles Dulong et le linguiste Olivier Bettens, spécialiste des langues romanes, pour la prononciation. Si nous utilisons la l’articulation latine normale, il nous a fallu définir la diction du vieux français, qui n’est pas évidente, car nous devons tenter de retrouver les sonorités originelles qui ne tombent pas sous le sens, surtout lorsqu’il s’agit de chant ou de déclamation. Je ne suis pas intervenu dans le processus de composition. Je me suis seulement occupé du fait que l’imaginaire de Philippe Leroux par rapport à Machaut soit le plus précis, le plus documenté possible, et j’ai fait en sorte que les Solistes XXI soient disponibles selon des besoins de la composition. En décembre 2013, nous avons participé à des échantillonnages que Philippe Leroux utilise, et en avril 2014, nous avons interprété en sa présence le début de ses premières pièces pour qu’il puisse nous enregistrer et confectionner en grandeur réelle la maquette qui servira à élaborer les effets qu’il réalisera en direct pendant le concert.

La musique de l’apesanteur

En fait, Quid sit Musicus? diffère de ce que nous avons fait à Strasbourg où nous avions essayé de respecter plus ou moins une parité entre pièces anciennes et modernes. Dans Quid sit Musicus?, il ne reste que quatre pages médiévales, trois de Machaut et une de son contemporain Senleches, mais elles sont réutilisées dans la partie électronique. Nous ne chantons donc pas forcément du Machaut, mais ce dernier est omniprésent… Ce que Philippe Leroux donne à entendre est donc infiniment plus subtil qu’une simple confrontation d’œuvres et d’époques, car ces dernières sont complètement imbriquées, interpénétrées les unes les autres par le biais de l’informatique en temps réel et en temps différé. Tandis que nous chantons en direct, il se passe parfois de multiples événements à l’arrière-plan. Machaut est intégré à l’électronique par Philippe Leroux, qui crée une musique originale à partir de celle de son aîné qu’il incorpore à l’ambiance générale, et il use dans sa propre musique de techniques de composition caractéristiques de Machaut. Ce n’est donc pas toujours du Machaut qui est entendu, mais des réminiscences de Machaut. Leroux exploite à cet effet les enregistrements réalisés durant notre concert Musica à Strasbourg. Le tout s’enchaîne sans pause. Néanmoins, quelques moments de silence se greffent dans le cours de l’œuvre, mais l’exécution ne s’interrompt pas pour autant puisque pendant ce temps chanteurs et instrumentistes miment l’écriture. Les transitions se font sur des cadences, des tenues d’instruments sur une note sur laquelle les chanteurs rebondissent. Des ponts sont aménagés entre les pièces, soit électroniquement soit instrumentalement. Quid sit Musicus? se présente donc comme un tout qui nous transporte, auditeurs et interprètes, dans un monde où le temps et l’espace sont comme en apesanteur.

 

 

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