Vu par Rachid Safir

Depuis toujours, les Solistes XXI créent des passerelles entre les diverses périodes de l’histoire de la musique, depuis les répertoires les plus anciens jusqu’aux plus contemporains. Nous avons par exemple conçu des programmes mettant en regard des œuvres de Carlo Gesualdo et Klaus Huber ou Gianvincenzo Cresta, Guillaume Dufay, Josquin des Prés et Klaus Huber, Pérotin, Giovanni Pierluigi da Palestrina, Jonathan Harvey et Giacinto Scelsi, Franz Liszt et Kaija Saariaho… La création de Philippe Leroux, Quid sit Musicus? pour sept voix, deux instruments et électronique, est une nouvelle et importante étape de notre démarche.

La vocalité de la musique de Philippe Leroux

Philippe Leroux
Philippe Leroux

Dès la première écoute de la musique de Leroux, dans les années 1980, j’ai réalisé que ce compositeur était fait pour la voix. Mais nous nous sommes perdus de vue, avant de nous retrouver vingt ans plus tard. Dès lors, nous sommes convenus de collaborer. Nous aimions en effet le travail de chacun, et nous étions tout autant attirés par le chant, la musique ancienne et la création, un certain nombre de pièces de Philippe Leroux composées voilà vingt-cinq ans étant déjà marquées par le grégorien et par l’écriture neumatique…
Ma première rencontre artistique avec Philippe Leroux remonte à 2007. C’est de cette époque que date le projet Machaut auquel Philippe Leroux a ensuite associé Boèce. Il lui aura donc fallu sept ans pour arriver à son terme. Il prendra sa forme définitive le 18 juin 2014 dans le cadre du Festival ManiFeste de l’IRCAM.
La musique de Philippe Leroux est extraordinairement originale. Elle est à la fois précise, fourmillante, sensible. Elle tient de l’irrationnel, de la poétique, qu’elle soit instrumentale ou vocale. Intellectuellement, je ne saisis pas forcément ce qu’il s’y passe, mais elle me parle et me touche intimement parce qu’elle émane d’un artiste authentique.
Mes affinités avec la création de Leroux sont purement sensorielles. Je ne cherche donc pas à entrer dans la façon dont elle fonctionne ; je me laisse porter par elle. Pendant la première répétition qui a ouvert la première session de travail, je commençais à diriger lorsque soudain s’est produit comme une cristallisation naturelle de la musique, et j’ai vu les visages des musiciens s’éclairer. Tout le monde a compris, sans la moindre explication. Nous ne savions pas quoi, mais nous avions compris. D’un coup, la musique s’est imposée d’elle-même. Pour moi, c’est cela la Grande Musique. Je ne sais pas forcément dire pourquoi, mais brusquement quelque chose nous a transportés et nous a conduit à nous dire « voilà une musique qui a du style, si nous ne la jouons pas comme elle doit l’être, elle ne veut pas forcément dire grand-chose, mais si nous trouvons la manière de faire, elle vient toute seule».

Guillaume de Machaut

Manuscrit du motet Inviolata Genitrix
Manuscrit du motet Inviolata Genitrix

Notre attention s’est rapidement focalisée sur Guillaume de Machaut (1300-1377). En 2009, nous nous sommes retrouvés à Saint-Florent-le-Vieil dans le cadre d’une résidence à la « Maison Julien Gracq – Cité Européenne des Ecritures » où Philippe Leroux a pu à la fois faire la connaissance des chanteurs et des instrumentistes de mes Solistes XXI et se familiariser avec la musique médiévale et l’écriture de Guillaume de Machaut. Nous étions en effet entourés de médiévistes, de linguistes et autres spécialistes du Moyen-Age. Ce qui nous a conduits à l’élaboration d’un premier projet que nous avons créé à Strasbourg le 6 octobre 2010 dans le cadre du Festival Musica, son commanditaire, sous le titre Mon commencement est ma fin inspiré du quatorzième Rondeau de Machaut Ma fin est mon commencement.
Le vers de Machaut « Ma fin est mon commencement, et mon commencement ma fin » met clairement en évidence l’aspect canonique de la pièce et, surtout, sa forme rétrograde. Succession de pages anciennes et nouvelles, cette partie de la première mouture de l’œuvre de Philippe Leroux se présentait alors comme un immense palindrome, à l’instar de la fameuse œuvre de Machaut qui en constituait l’épicentre. Ce travail était peut-être un peu systématique, mais le tout s’enchainait avec naturel. Mon commencement est ma fin faisait alterner des œuvres médiévales, vocales et instrumentales accompagnées par des instruments d’époque, des palimpsestes composés par Philippe Leroux en relation avec motet, ballades et rondeaux du XIVe siècle de Guillaume de Machaut, Jacob de Senleches, Baude Cordier, Johannes Olivier, Solage et une pièce originale a cappella en cinq parties de Philippe Leroux, Cinq chansons sur des poèmes de Jean Grosjean, poète du XXe siècle mort en 2006 à l’âge de 94. Dans cette première mouture, Philippe Leroux s’appuyait déjà sur le graphisme des manuscrits médiévaux. L’écriture neumatique étant encore étroitement liée au geste qu’elle suscite, le projet de Philippe Leroux consistait à tirer l’essence gestuelle des écrits de Machaut et à mettre les gestes en scène tant du point de vue sonore que structurel. Quid sit Musicus ?, prolonge cette démarche en étant assisté désormais d’une nouvelle technique utilisant le stylo bluetooth.

Boèce

BoèceLe philosophe néoplatonicien et homme politique latin Boèce (470-524) fournit à Philippe Leroux le sujet de cette seconde version commandée par l’Ircam-Centre Pompidou.
« Quid sit musicus,….quod sciat ? » soit : « Qu’est-ce que le Musicien ? Est-ce celui qui joue, celui qui compose ou celui qui écoute ? », se demande Boèce. Et il répond lui-même : « c’est celui qui comprend. ».
Philippe Leroux propose ici d’autres réponses

Papier augmenté et stylo optique

Philippe Leroux est entré en contact avec l’IRCAM, pour y travailler sur les manuscrits de Machaut en utilisant la technique du stylo optique Bluetooth et du papier augmenté pour établir un lien entre l’autographe de Machaut, la calligraphie, et les événements sonores qui en peuvent en résulter.
Outre le chant, qui peut être traité en temps réel par l’électronique ou accompagné par des fichiers préenregistrés, les chanteurs doivent parfois écrire ce qu’ils chantent tandis que je déclenche moi-même un certain nombre d’événements électroniques.
A son poste, Gilbert Nouno dessine les contours des calligraphies du manuscrit qui sont projetées sur un grand écran.
Le spectateur verra le crayon et entendra le son que ce dernier aura modifié en cours d’écriture. La nouvelle technologie du « papier augmenté » associé à un stylo optique Bluetooth permet de récupérer par le biais d’un ordinateur les données gestuelles des calligraphies provenant des manuscrits de Machaut chantés pendant le concert. Ces données sont ensuite utilisées pour déterminer des gestes mélodiques, des traitements du son ou de la spatialisation pour contrôler d’autres paramètres ou susciter des processus d’intervalles, de contractions, de transposition ou d’inversions de données symboliques, comme les hauteurs, les durées, etc.
Ainsi, le son enveloppe le public et les interprètes. Il en résulte une double impression puisque nous entendons à la fois une musique directe et une supra-musique élaborée au travers des systèmes électroniques.
La partition originelle constituait une œuvre de quatre vingt dix minutes. Le compositeur a souhaité se limiter à une heure de musique.
Au-delà des gestes mis en scène musicalement, tant sur le plan sonore que structurel, pour créer un lien cohérent avec les pièces médiévales, la nouvelle œuvre s’inspire des structures, des textes et des couleurs phonétiques de ces dernières.
Trois types d’éléments se combinent en tresse tout au long de l’oeuvre :

  • Trois pièces médiévales de Guillaume de Machaut (Sans Cueurs, Ma fin et mon commencement, Inviolata Genitrix) et une pièce de Jacob de Senleches (La harpe de mélodie) mêlant voix, instruments médiévaux, interprétées dans leurs versions originales enrichies par des éléments électroniques préenregistrés et live.
  • Cinq chansons sur des poèmes de Jean Grosjean de Philippe Leroux pour voix a cappella enrichies par un traitement électronique en temps réel. Inséré à l’intérieur des Cinq chansons, Phyton, phyton, pour deux ténors, constitue l’unique palimpseste composé par Philippe Leroux à partir du texte de Machaut.
  • Cinq « réponses » de Philippe Leroux à la question de Boece « Quid sit Musicus ? » (Qu’est-ce que le musicien ?) pour voix, instruments modernes et électronique préenregistrée et live :

          1. Celui qui s’étonne
          2. Celui qui perçoit
          3. Celui qui désire
          4. Celui qui imite
          5. Celui qui joue

La musique de l’apesanteur

En fait, Quid sit Musicus? diffère de ce que nous avons fait à Strasbourg où nous avions essayé de respecter plus ou moins une parité entre pièces anciennes et modernes.
Ce que Philippe Leroux donne à entendre est donc infiniment plus subtil qu’une simple confrontation d’œuvres et d’époques, car ces dernières sont complètement imbriquées, interpénétrées les unes les autres par le biais de l’informatique en temps réel et en temps différé. Tandis que nous chantons en direct, il se passe parfois de multiples événements à l’arrière-plan. Machaut est intégré à l’électronique par Philippe Leroux, qui crée une musique originale à partir de celle de son aîné qu’il incorpore à l’ambiance générale, et il use dans sa propre musique de techniques de composition caractéristiques de Machaut. Ce n’est donc pas toujours du Machaut qui est entendu, mais des réminiscences de Machaut. Des ponts sont aménagés entre les pièces, soit électroniquement soit instrumentalement. Quid sit Musicus? se présente donc comme un tout qui nous transporte, auditeurs et interprètes, dans un monde où le temps et l’espace sont comme en apesanteur.

Site de l'ensemble Solistes XXI direction Christophe Grapperon